Bernard Cazeneuve a rendu publique ce matin une lettre adressée aux Françaises et aux Français. Nous en partageons la démarche, la méthode et l’exigence.
Il y a des textes qui demandent qu’on leur accorde du temps. Celui que Bernard Cazeneuve a rendu public ce matin en fait partie. Une lettre longue, écrite, en sept parties, qui ne se résume pas en une formule et ne cherche pas à le faire. À une époque qui préfère l’anecdote à l’analyse, c’est déjà une manière de respecter ceux à qui elle s’adresse.
Cette lettre ne s’ouvre pas sur une candidature ni sur un catalogue. Elle s’ouvre sur un constat que nous partageons : la parole politique s’est abîmée, « saisie par le mal du soupçon préalable ». Des décennies de promesses garanties, puis démenties, puis oubliées ont fini par installer l’idée qu’il n’y avait plus rien à attendre. Le diagnostic est sévère. Il est juste.
Ce que Bernard Cazeneuve propose face à cela n’est pas un supplément de promesses, mais son contraire : ce qu’il appelle la discipline du possible. S’en tenir à ce qui peut être tenu, « pour éviter que le candidat prodigue en promesses ne se révèle, au pouvoir, le gouvernant qui rationne et qui punit ». Pour des radicaux, cette phrase n’a rien d’une abstraction. Elle dit ce qu’est une gauche de gouvernement : une gauche qui protège sans renoncer à la responsabilité, et qui sait que la crédibilité d’une parole publique se mesure à ce qu’elle produit, pas à ce qu’elle annonce.
Le fil de la lettre tient dans une phrase : « L’écart entre la France promise et la France vécue n’est pas une fatalité. » Tout le reste en découle. La France dans vingt ans y est regardée non pas depuis les projections économiques ou les scénarios géopolitiques, mais « à hauteur d’une vie » — celle d’un enfant qui sait lire à sept ans parce que l’État n’a déserté ni la commune rurale, ni le quartier populaire ; celle d’un territoire où le dernier médecin a été remplacé et où le guichet n’a pas baissé son rideau.
Résumé de la lettre
De ce regard découlent des priorités. Elles suivent l’ordre de la lettre et recoupent, presque point par point, ce que le radicalisme défend depuis toujours.
Le diagnostic, d’abord, et il est sans complaisance. L’affaissement qu’il décrit n’a rien d’un effondrement : « rien n’y est brutal ; tout y est lent, insidieux, presque silencieux ». Dans certains territoires, « l’État a disparu sans préavis, sur la pointe des pieds : ici la dernière classe a fermé, là le dernier médecin n’a pas été remplacé et les guichets des services publics ont peu à peu baissé leurs rideaux ».
Ailleurs, la société s’est figée, l’ascenseur social s’est arrêté et « le mérite est devenu un mot sans issue ». Mais le constat n’est pas un renoncement, et c’est là que la lettre bascule : « le pays n’est pas brisé : il est mal gouverné, mal représenté, mal considéré ». Rien, dans ce qui a été défait, n’était inévitable — donc rien n’est irréparable.
Parmi ce qu’il a vu se défaire, la laïcité occupe une place à part. Il a vu ce principe, « que la République avait mis un siècle à construire, à négocier, à faire partager, devenir un champ de bataille où chaque camp l’instrumentalise cyniquement à des fins électorales ». Il la défend comme « un joyau à protéger des manipulations et du cynisme », et rappelle qu’elle n’est « ni une contrainte administrative, ni seulement une charte apposée dans le couloir de l’école », mais « une civilité qui s’apprend ».
Défendre un principe ne suffit pourtant pas si les vies, elles, ne tiennent plus.
L’enfance d’abord, parce qu’« aucun parent, aucun professionnel, aucun enfant ne doit éprouver le sentiment de l’abandon ».
Protéger ensuite à chaque âge de la vie, avec cette exigence qu’« il ne peut y avoir d’égalité réelle sans que le féminisme inspire les grandes politiques publiques ». La sécurité, « première des protections », dont il rappelle qu’elle « n’est pas un thème de droite » et qu’elle est due au peuple.
Une présence égale de l’État sur tout le territoire. La dignité garantie, à commencer par le logement, « scandale passé sous silence ».
Et la sauvegarde du modèle social, adossée à une règle d’or sociale : « il est encore en notre pouvoir de sauver ce à quoi nous tenons le plus, la solidarité et le modèle social français ».
Protéger suppose un État qui tienne parole. Cela veut dire protéger la démocratie et ses contre-pouvoirs — « un pouvoir qui s’irrite des contre-pouvoirs n’est pas seulement désagréable : il est dangereux » —, écouter les corps intermédiaires, redonner son sens à ce que servir veut dire, rapprocher la décision et alléger la norme.
Cela veut dire aussi financer en vérité : la dette atteint 117,5 % du PIB, ses intérêts sont devenus le premier poste du budget, et « sur le budget, gouvernants et opposants ont trop longtemps parlé aux Français comme à des enfants ». D’où une justice fiscale qui n’est pas « une revendication idéologique » mais « une condition de l’acceptation de l’effort commun ».
Réparer, cependant, ne suffirait pas : un pays qui s’y bornerait vivrait « dans l’éternelle frustration du rattrapage ». Trois souverainetés « font qu’un pays demeure lui-même » — la productive, l’éducative, l’extérieure.
Produire, d’abord, parce qu’« un pays qui dépend d’autrui pour son énergie, ses médicaments, son alimentation finit toujours par payer cette dépendance au prix de sa liberté ». La reconquête « exige de la durée plutôt que des annonces » : un plan sur dix ans, des filières stratégiques, l’électrification des usages appuyée sur le nucléaire et les énergies renouvelables assumée, une agriculture défendue comme « une vocation républicaine ». Elle est indissociable du climat, car « il n’y a plus de place pour un projet productif sérieux qui ignore le défi climatique » — d’où une écologie populaire et planifiée, ni punitive ni décorative : « la transition écologique n’est pas le dérivatif de ceux qui sont à l’abri du besoin : elle est la condition de tout ».
Transmettre, ensuite : l’école est « le lieu où la République commence concrètement », et « la place qu’une société fait à ses professeurs en dit long sur l’avenir qu’elle prépare ». Transmettre les savoirs — lire, écrire, compter, comprendre — et la laïcité comme civilité, avec la mémoire de ceux qui l’ont défendue au prix de leur vie.
Travailler, car « aucune de ces trois souverainetés ne tiendra sans le travail qui les porte ». Le travail ne permet plus de vivre dignement ni ne reconnaît celui qui s’y donne ; nos jeunes entrent trop tard dans la vie active et nos seniors en sortent trop tôt. C’est là que la lettre nomme ce que la gauche a cessé de nommer : « il existe, dans ce pays, une majorité sociale qui ne se nomme pas, et qui, faute de se nommer, ne se compte plus : la coalition des producteurs ». La servir « est, et doit demeurer, la mission historique de la gauche ».
Se défendre, parce que « la France et l’Europe ne peuvent plus s’en remettre à d’autres pour assurer leur sécurité ». Nos armées y sont décrites comme « la part la plus silencieuse, souvent la plus héroïque, la moins remerciée de la République ». Et l’Europe devra « accepter de décider à la majorité ce qui peut l’être », l’unanimité étant devenue « le levier de ceux qui veulent paralyser le continent depuis l’intérieur ».
Conduire le progrès de l’IA, enfin, qui « traverse ces trois souverainetés à la fois » et en engage une quatrième, « plus ancienne, qui les fonde toutes : la souveraineté de l’homme sur lui-même ». Là où la machine à vapeur déléguait la force et l’ordinateur le calcul, c’est désormais « le travail de l’esprit que nous déléguons à la machine ». D’où deux exigences : « l’indépendance est l’impératif de la puissance », et « un droit de recours à l’intelligence humaine, qui doit toujours prévaloir ».
Réparer, cependant, ne suffirait pas : un pays qui s’y bornerait vivrait « dans l’éternelle frustration du rattrapage ». Trois souverainetés « font qu’un pays demeure lui-même » — la productive, l’éducative, l’extérieure.
Produire, d’abord, parce qu’« un pays qui dépend d’autrui pour son énergie, ses médicaments, son alimentation finit toujours par payer cette dépendance au prix de sa liberté ». La reconquête « exige de la durée plutôt que des annonces » : un plan sur dix ans, des filières stratégiques, l’électrification des usages appuyée sur le nucléaire et les énergies renouvelables assumée, une agriculture défendue comme « une vocation républicaine ». Elle est indissociable du climat, car « il n’y a plus de place pour un projet productif sérieux qui ignore le défi climatique » — d’où une écologie populaire et planifiée, ni punitive ni décorative : « la transition écologique n’est pas le dérivatif de ceux qui sont à l’abri du besoin : elle est la condition de tout ».
Transmettre, ensuite : l’école est « le lieu où la République commence concrètement », et « la place qu’une société fait à ses professeurs en dit long sur l’avenir qu’elle prépare ». Transmettre les savoirs — lire, écrire, compter, comprendre — et la laïcité comme civilité, avec la mémoire de ceux qui l’ont défendue au prix de leur vie.
Travailler, car « aucune de ces trois souverainetés ne tiendra sans le travail qui les porte ». Le travail ne permet plus de vivre dignement ni ne reconnaît celui qui s’y donne ; nos jeunes entrent trop tard dans la vie active et nos seniors en sortent trop tôt. C’est là que la lettre nomme ce que la gauche a cessé de nommer : « il existe, dans ce pays, une majorité sociale qui ne se nomme pas, et qui, faute de se nommer, ne se compte plus : la coalition des producteurs ». La servir « est, et doit demeurer, la mission historique de la gauche ».
Se défendre, parce que « la France et l’Europe ne peuvent plus s’en remettre à d’autres pour assurer leur sécurité ». Nos armées y sont décrites comme « la part la plus silencieuse, souvent la plus héroïque, la moins remerciée de la République ». Et l’Europe devra « accepter de décider à la majorité ce qui peut l’être », l’unanimité étant devenue « le levier de ceux qui veulent paralyser le continent depuis l’intérieur ».
Conduire le progrès de l’IA, enfin, qui « traverse ces trois souverainetés à la fois » et en engage une quatrième, « plus ancienne, qui les fonde toutes : la souveraineté de l’homme sur lui-même ». Là où la machine à vapeur déléguait la force et l’ordinateur le calcul, c’est désormais « le travail de l’esprit que nous déléguons à la machine ». D’où deux exigences : « l’indépendance est l’impératif de la puissance », et « un droit de recours à l’intelligence humaine, qui doit toujours prévaloir ».
À vous, maintenant
La dernière partie est la plus rare. Bernard Cazeneuve y écrit qu’il ne demande ni confiance ni enthousiasme — « vous avez appris, à vos dépens, à vous méfier des promesses qui commencent en fanfare » — mais quelque chose de plus modeste et de plus exigeant : ne pas abdiquer.
Et il donne à l’abstention sa formulation la plus juste : elle n’est pas une punition infligée à la politique, elle est « un cadeau fait à ses pires représentants ». Le vide laissé par ceux qui renoncent n’est jamais un vide ; il est aussitôt comblé par les plus déterminés.
Ouvrons le débat !
C’est pourquoi le PRG est depuis l’origine impliqué dans La Convention et la démarche portée par Bernard Cazeneuve. Une démarche fondée sur le dialogue, la crédibilité et l’exigence, loin des postures et des divisions.
Une gauche qui refuse les faux choix entre le renoncement et les extrêmes. Une gauche qui croit à la République, à la laïcité, aux services publics, à la justice sociale, à l’école, à l’émancipation de la jeunesse, à l’Europe et à l’État de droit.
Le temps est venu de reconstruire une alternative républicaine, sociale, européenne et humaniste.
Nous invitons chacune et chacun à lire la lettre, à y répondre et à en discuter — c’est ainsi qu’un débat de fond recommence.







